Vivre intensément repose
Valère Staraseslki n’écrit ni pour écrire, ni pour se vendre, ni pour distraire, ni pour se distraire. Essais ou romans, ses écrits invitent à penser le passé qui fuit, le présent qui pèse, le futur qui hésite. Ses nouvelles élégantes rendent compte de la difficulté de vivre, de la beauté de vivre, de l’intensité et de la plénitude, rare, qui peut en jaillir.
Valère Staraselski écrit, conduit par les femmes qui se sont installées dans ses pages. Il dit leur complexité, leur richesse, leur souffrance, leur solitude. Il dit l’impuissance des hommes à les recevoir, à les accueillir.
Trop ou trop peu. Ces histoires de vie ne sont jamais suspendues dans un quelconque improbable, elles viennent de tourner le coin de la rue et, en nous hâtant un peu, il nous est aisé, lecteur ou lectrice, de les rattraper à l’un de ses détours de notre mémoire, qui sert bien sûr d’abord... à oublier.
« J’endurais chaque journée, comme tétanisé, par le comportement de Lise qui agissait comme si je n’avais jamais existé. Par sa trahison si facile, si légère, si évidente. La fuite ? Je n’en avais pas la force ni les moyens. Ce que je subissais alors chassa toute confiance envers le sexe féminin de mon cœur et de ma raison. Ce fut la première et la dernière fois qu’une femme m’abandonnait. A partir de ce moment, s’agissant de l’amour, une méfiance quasi animale se ficha en moi. Les vacances finies, nous nous retrouvâmes au lycée. Ou plutôt non, nous ne nous retrouvâmes pas, car nous croisant dans les couloirs plus un regard ne nous lia jamais. Lise avait bien tenté de renouer ne serait ce que le dialogue mais pas un seul instant je ne songeais à recevoir quoi que ce soit d’elle. Je souffrais en silence. Les lowbrows sont fiers car ils sont pudiques, et je l’ai déjà dit, je suis un lowbrow. »
Nous sommes tous passés par des expériences semblables mais Valère Staraselski donne une autre dimension à l’exploration des nuances psychiques de la personne par touches légères mais sanguines. Soudainement, quelques lignes plus loin, il s’extrait du corps à corps, s’éloigne pour jeter un regard lucide non sur les personnes mais sur le jeu même de la vie : « La violence des pauvres est provocation ; celle des riches relève du sans-gêne. »
La littérature - nous ne parlons pas de la médiocrité mise en livre - est, toujours porteuse d’une contestation, ou témoignage de rebellions, voire vecteur de révolution mais, avec Valère Staraselski, l’écrit, bref ou long, se fait subversion, nouvelle subversion, et nous avons fort besoin de nouvelles subversions, en grand nombre, originales, invisibles et puissantes. Au lieu de nous proposer un essai politique que nous ne lirons pas ou n’entendrons point, il en appelle à notre sueur et à nos peurs, plutôt qu’à nos concepts.
« La strangulation d’un jeune soldat de l’armée fédérale avait été rapportée par une chaîne de télévision américaine. Je me souvins alors tout haut des paroles d’un ami yougoslave : la nature de l’être humain tenait de la bestialité, son intelligence ne l’aidant en fait qu’à mieux exercer cette bestialité. Quelques années auparavant, j’aurais protesté, cette fois là, je n’avais rien opposé tant les faits lui donnaient raison ! »
Ou encore, terreur et beauté :
« Il y avait beaucoup de morts autour de nous. Près de moi, un jeune homme de mon âge et de ma taille, un étudiant qui lisait Baudelaire et qui me ressemblait, était tombé d’une balle qu’il avait reçue en pleine poitrine. »
Lirons-nous Baudelaire, ou un autre poète de feu, quand la balle de la bêtise pénétrera notre cœur ?
N’oubliez pas :
« Vivre intensément repose. »
Critique de Rémi Boyer
Méprises
à propos de :
Vivre intensément repose
de Valère Staraselski
La nouvelle éponyme de ce recueil place le lecteur face à un écrivain conscient du « prix à payer » quand on décide d’écrire : « le manque de temps. » Vincent, le narrateur, évoque ainsi la dure condition de l’écrivain que ses publications, même nombreuses, ne parviennent pas à faire vivre : « Le temps est dévoré. Il faut à la fois subvenir à ses besoins - quand il n’y a pas à rechercher un emploi - et exercer son art. C’est tout. C’est comme ça. » Le constat résigné mais sans amertume d’une situation qui ne l’empêche pas d’être heureux de vivre et d’écrire (d’où la devise qui tient lieu de titre à ce texte), et de le proclamer.
Quand il est rattrapé par son passé, qui s’incarne dans une femme, Lise, qui l’a quitté trente ans plus tôt, il en est d’abord heureux ; puis il saisit très vite que toute tentative pour reprendre là où ils s’étaient arrêtés est vaine, que leurs vies ont pris des routes trop différentes. Alors, pour tâcher de comprendre, il cède la parole à Lise, désireuse de renouer un fil qu’elle a pourtant brisé des années en arrière... A lire les messages un peu fantasques de cette femme, dans lesquels elle se livre et semble appeler à l’aide, se raccrochant à cet homme qu’elle ne reconnaît plus (et qui se livre peu au lecteur), on a le sentiment d’être confronté à une solitude extrême qui s’adresse au vide et au silence.
Entre passé et présent, jeunesse et vieillesse, ces quelques textes composés d’une plume fluide mettent en perspective le temps qui fuit et le présent qui s’accumule, l’impossibilité de ces retours en arrière - annulant toute justification du regret - que l’on se surprend parfois à espérer, la difficile communication avec nos semblables, qui toujours nous échappent ou que souvent on prend pour ce qu’ils ne sont pas. Hormis le dernier texte, un bel hommage à Louise Michel (que l’on découvre sur les barricades face aux Versaillais, durant le siège de la Commune), d’autres nouvelles s’articulent autour du passé qui interfère avec le présent et le déstabilise - un passé entêtant, inéluctable, qui refait surface chaque nuit pour Ginette (La commande), et laisse cette rescapée de l’univers concentrationnaire hantée par des scènes cauchemardesques - des parallèles avec la situation yougoslave s’échafaudant peu à peu, par le biais de quelques discussions entre le narrateur et des amis. Là aussi, le narrateur est écrivain, en mal d’imagination : en résidence dans le centre de vacances où travaille Ginette, il ne parvient pas à écrire la nouvelle noire qu’on lui a commandée ; ironie du sort, c’est en entendant des cris, plusieurs nuits de suite, qu’il se dit que, peut-être, ce mystère pourrait l’inspirer... sans savoir qu’ils sont l’écho des rêves de Ginette... : « Quelle aubaine prononçai-je alors à haute voix ! Un assassinat au centre de vacances ! Rien à inventer ! » Dans L’anniversaire, une autre méprise attend le personnage : un vieil homme qui vit paisiblement sa routine, entouré de ses chats, sans se douter que l’attend au tournant le passé... qui prend la forme d’une belle et jeune infirmière dont il attend chaque matin la visite. C’est un autre vieillard (musicien, cette fois), qui reste en retrait mais dont le rôle est pourtant essentiel dans Les barricades mystérieuses (titre emprunté à Couperin) - un récit à la limite du fantastique, dans lequel une jeune femme (plutôt seule elle aussi), s’installe dans une nouvelle ville, cherche du travail, en trouve (un poste de caissière en supérette en attendant mieux) et fait peu à peu la connaissance de quelques personnes de son nouvel environnement, même si, discrète, elle préfère rester sur son quant-à-soi ; elle se refuse aussi à côtoyer le monsieur âgé qu’elle croise parfois, éprouvant à son égard une répugnance épidermique, quasi inexplicable - simplement parce qu’il est vieux (« la vieillesse est un reniement total », pense-t-elle, portant haut sa jeunesse). Là encore, il y aura méprise, ce dont elle ne prendra conscience qu’après la mort de cet homme. Trop tard.
Blandine Longre
(décembre 2007)
Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.
son site
Vivre intensément repose, nouvelles du siècle dernier de Valère Staraselski, Editions La passe du vent.
Editions La passe du vent, La Callonne - 01090 Genouilleux.





